Il existe, dans les replis du monde que vous connaissez, des civilisations que vos yeux ne verront jamais. Des empires bâtis dans l'épaisseur d'un mur. Des cathédrales sculptées dans le creux d'un pneu abandonné. Des dynasties entières qui naissent, règnent et s'éteignent entre le lever et le coucher du soleil — à l'échelle d'une vie humaine, du moins.
Car pour ceux qui vivent dans l'ombre de vos pas, le temps coule différemment. Une génération peut tenir dans une saison. Un siècle d'histoire peut s'écrire entre deux coups de balai. Et un génocide — un véritable génocide, avec ses héros, ses martyrs et ses survivants hantés — peut se jouer en quelques secondes de votre existence distraite.
Les humains appellent cela “désinsectisation”.
Les Moostikappellent cela “l'Apocalypse BYSS”.
CHAPITRE I
Avant de vous raconter comment tout a basculé, laissez-moi vous parler de ceux qui ont tout perdu.
Les Moostik ne sont pas ce que vous croyez. Oh, bien sûr, ils ont six pattes, des ailes translucides et cette trompe qui vous fait frissonner quand elle s'approche de votre peau. Mais derrière ces yeux d'ambre — ces grands yeux expressifs que vous n'avez jamais pris le temps de regarder vraiment — se cache une intelligence millénaire.
Ils ont des noms. Mama Dorval, qui berce son nouveau-né chaque soir en lui chantant des berceuses dans une langue que vos oreilles ne peuvent pas percevoir. Koko, le guerrier aux mille cicatrices, dont la trompe affûtée a percé plus d'ennemis qu'il ne peut en compter. Mila, la sage, gardienne des récits anciens, celle qui se souvient de tout — même de ce que les autres préfèrent oublier. Et Trez, le conteur, celui dont la voix résonne dans les nuits tranquilles du village pour captiver les plus jeunes avec des histoires de héros et de monstres.
Ils ont une culture. Des fêtes où le nectar coule à flots. Des rituels de passage à l'âge adulte. Des mariages célébrés sous la lumière des étoiles filtrée par les persiennes. Des funérailles où l'on chante pour guider les âmes vers le Grand Essaim d'où tout vient et où tout retourne.
Ils ont des rêves. Des ambitions. Des amours impossibles. Des regrets qui rongent les nuits. Des espoirs fous murmurés à l'aube.
Ils ont tout ce qui fait de vous des êtres vivants.
Et vous ne les avez jamais vus autrement que comme des nuisibles.
CHAPITRE II
Dans les entrailles d'une vieille maison créole de Martinique — une de ces bâtisses aux volets colorés et aux persiennes fatiguées par des décennies de soleil tropical — prospérait le village de Cooltik.
Imaginez une cité entière nichée dans l'épaisseur d'un mur. Des ruelles pavées de poussière compactée. Des maisons sculptées dans des fibres de bois. Des ponts suspendus entre les lattes du parquet. Une place centrale où les anciens se réunissent chaque soir pour débattre des affaires du clan. Une nurserie où les œufs sont gardés précieusement, surveillés jour et nuit par des gardiennes dévouées.
Le village Cooltik était un miracle d'ingéniosité. Ses architectes avaient appris à utiliser chaque recoin, chaque fissure, chaque espace oublié par les géants qui vivaient au-dessus. Les conduits d'aération devenaient des autoroutes. Les gouttes de condensation, des réservoirs d'eau. La chaleur des ampoules électriques, un système de chauffage gratuit pendant les nuits plus fraîches.
C'était un monde complet. Autonome. Invisible.
Un monde où Mama Dorval venait de donner naissance à son premier enfant — un petit mâle aux yeux déjà trop grands pour son visage, aux ailes encore froissées, qui regardait le monde avec une curiosité dévorante.
Elle ne savait pas encore que ce bébé serait le dernier à naître dans le village Cooltik.
Elle ne savait pas que cette nuit serait la dernière nuit de paix.
CHAPITRE III
Pour comprendre ce qui s'est passé cette nuit-là, il faut d'abord comprendre comment les Moostik voient les humains.
Vous n'êtes pas des personnes pour eux. Vous êtes des titans. Des montagnes de chair qui se déplacent avec une lenteur terrifiante. Chacun de vos pas fait trembler leur monde. Chacun de vos gestes peut effacer une vie — ou cent. Vos doigts sont des colonnes capables de réduire en poussière des bâtiments entiers. Votre souffle est un ouragan. Votre voix, un grondement de tonnerre.
Les Moostik ont appris à vivre avec vous. À vous éviter. À se nourrir de vous sans jamais vous réveiller. À construire leurs vies dans les marges de la vôtre.
Mais cette cohabitation silencieuse reposait sur un équilibre fragile. Un équilibre que l'innocence d'un enfant allait briser.
Un petit garçon de cinq ans. Des yeux curieux. Des mains qui explorent. Et dans ces mains, un cylindre rouge et noir trouvé sous l'évier de la cuisine.
BYSS. Insecticide foudroyant. Efficacité garantie.
L'enfant ne savait pas lire. Il ne savait pas ce que signifiaient ces lettres. Il voulait juste voir ce qui se passerait s'il appuyait sur le bouton.
CHAPITRE IV
Il y a des nuits qui changent tout. Des nuits après lesquelles plus rien n'est jamais pareil. Des nuits qui divisent l'histoire en deux parties irréconciliables : l'avant et l'après.
Pour le peuple Moostik, cette nuit porte un nom.
L'APOCALYPSE BYSS
Je ne vous raconterai pas les détails. Pas encore. Certaines horreurs méritent d'être découvertes lentement, image par image, souffle par souffle. Certaines douleurs ne peuvent pas être résumées en quelques phrases.
Ce que je peux vous dire, c'est qu'à l'aube, le village Cooltik n'existait plus.
Ce que je peux vous dire, c'est que des milliers de vies se sont éteintes en quelques minutes de votre temps — une éternité du leur.
Ce que je peux vous dire, c'est qu'au milieu des cendres et du poison, quelques silhouettes ont émergé. Brisées. Traumatisées. Mais vivantes.
Des survivants.
Et parmi eux, un bébé aux yeux trop grands, serré contre le corps encore chaud de celle qui avait tout donné pour le sauver.
CHAPITRE V
On dit que ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts. C'est un mensonge que se racontent ceux qui n'ont jamais vraiment souffert.
La vérité, c'est que ce qui ne nous tue pas nous transforme. Et la nature de cette transformation — lumière ou ténèbres, pardon ou vengeance — dépend de choix que nous ne savons pas toujours que nous faisons.
Les survivants de l'Apocalypse BYSS ont trouvé refuge dans un vieux pneu abandonné, quelque part dans la végétation qui bordait la maison. Un cercle de caoutchouc noir, puant l'huile et la décomposition — mais solide. Sûr. Invisible aux yeux des géants.
C'est là, dans cette carcasse industrielle reconvertie en sanctuaire, que tout a recommencé. Les premiers deuils. Les premières larmes partagées. Les premiers serments murmurés dans l'obscurité.
C'est là que le bébé orphelin a grandi, nourri par une communauté de survivants qui voyait en lui l'avenir de leur peuple.
C'est là que ce bébé est devenu enfant. Que cet enfant est devenu adolescent. Que cet adolescent est devenu quelqu'un d'autre — quelqu'un de plus dur, de plus froid, de plus déterminé que tout ce que le monde Moostik avait jamais connu.
C'est là qu'est née la légende de celui qu'on appellera un jour Papy Tik.
Et c'est là qu'a été fondée la secte des Bloodwings — ceux qui ont juré de ne jamais oublier, et de ne jamais pardonner.
ÉPILOGUE
Le pneu est devenu Tire City — une métropole souterraine où vivent des milliers de Moostik, descendants des rescapés et des générations nées après le cataclysme.
Il y a des forges où l'on façonne des armes. Des académies où l'on enseigne l'art du combat. Des temples où l'on honore les morts. Et au cœur de tout cela, le Bar Ti Sang— un établissement aux lumières tamisées où le nectar coule et où les vétérans racontent les histoires d'avant à ceux qui sont nés après.
C'est là que Papy Tik passe ses soirées, désormais. Assis dans l'ombre, observant son peuple reconstruire ce qui a été détruit. Écoutant les rires d'une jeunesse qui n'a connu que les récits du génocide, jamais son horreur.
Vingt ans de patience. Vingt ans de préparation. Vingt ans à forger une armée, à aiguiser des trompes, à distiller des venins, à tracer des plans.
Et ce soir, pour la première fois depuis deux décennies, un sourire étrange se dessine sur le visage du patriarche.
Car ce soir, un messager est arrivé avec des nouvelles.
Ce soir, après vingt ans d'attente...
La vengeance peut enfin commencer.
Ceci est le début de leur histoire.
MOOSTIK — Épisode 0 vous plongera dans la nuit qui a tout changé.
Préparez-vous à voir le monde différemment.
5
Parties
19
Séquences
43
Shots
~8
Minutes